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Bientôt tous immortels ?


 Dans les journaux: Le Soir                                                                                        



 Dans les journaux: Le Soir                                                                                      
20/12/2013

 Dans les journaux: Le Soir                                                                                           
http://www.lesoir.be/317583/article/debats/cartes-blanches/2013-09-13/pour-sortir-du-zoo-des-convictions-enseignons-philo

13/09/2013

Pour sortir du zoo des convictions, enseignons la philo!

Mark Hunyadi Professeur de philosophie morale et politique à l’UCL, directeur
du Centre de recherche Europé (a enseigné pendant 20 ans, parallèlement à son
cursus universitaire, dans le secondaire)

Le constat doit s’imposer à tous : nous vivons dans des États sécularisés où de nombreux citoyens continuent d’être croyants. Ce qui veut dire que ce qui a été sécularisé au cours des cent dernières années, c’est le pouvoir politique et l’administration qui en répond ; mais pas la société et ses membres, qui en tant qu’individus et même en tant que citoyens ont des convictions religieuses et philosophiques que l’État libéral se doit d’ailleurs de protéger. L’État ne peut désormais plus invoquer des raisons religieuses pour justifier ses lois, mais les citoyens peuvent aller voter en
fonction de leurs convictions religieuses. Et de fait, aujourd’hui, les communautés religieuses affirment toujours davantage leur existence, y compris au niveau politique. Nous vivons donc dans un État sécularisé où persistent les communautés religieuses. C’est ce qu’on appelle une société postséculière
.

Cela est évidemment contraire aux pronostics optimistes des grands théoriciens de la sécularisation, tels Max Weber ou Sigmund Freud. Pour eux en effet, la sécularisation était un jeu à somme nulle : le terrain que gagnerait la raison devait être mécaniquement perdu par la religion. Or aujourd’hui, ce pronostic s’est avéré faux : la rationalisation du pouvoir politique, qui est bel et bien advenue dans nos démocraties, n’a pas symétriquement éteint le pouvoir des convictions religieuses : la sécularisation de l’État n’a pas entraîné celle de la société.

Les femmes et les hommes politiques, et nous tous, croyants ou non croyants, devons donc nous rendre à l’évidence : nous devons vivre avec cette irréductible pluralité. C’est ici qu’intervient le très intéressant principe « belge » de neutralité, plus riche que l’impérieuse laïcité des Français.
Consigné à l’article 24 de la Constitution, il implique entre autres choses le respect des convictions philosophiques ou religieuses des parents ou des élèves. Il a été ensuite complété, notamment par une Déclaration de neutralité qui enjoint aux professeurs de s’abstenir de prendre parti dans des questions d’actualité susceptibles de diviser l’opinion publique, et d’accepter la diversité des idées. Ainsi, en respectant les opinions de chacun, on suppose qu’on va développer l’esprit de tolérance des futurs citoyens.


Or, voici à mon sens le problème fondamental : la neutralité, et l’esprit de tolérance qu’elle implique, ça s’apprend. Être neutre ou tolérant, cela implique des dispositions d’esprit spécifiques, une attitude intellectuelle et psychologique, voire des connaissances qui ne sont pas naturellement données à chacun, et qu’on ne peut certainement pas supposer présentes chez tous les adolescents. Et ce n’est certainement pas parce que l’on respecte leurs croyances ou celles de leurs parents qu’on les exerce à la tolérance. De la même manière que ce n’est pas parce que nous utilisons tous des
robinets que nous sommes plombiers, ce n’est pas parce que nous vivons dans une société plurielle que nous savons gérer la pluralité.


Il faut donc former à la pluralité, et c’est ici que l’introduction d’un enseignement de philosophie dans le secondaire prend tout son sens. Car aujourd’hui, que se passe-t-il ? En reconnaissant à chaque enfant le droit de recevoir un enseignement convictionnel correspondant aux préceptes de sa religion (catholique, protestante, juive, musulmane, orthodoxe, anglicane), ou de sa morale (laïque, et bientôt bouddhiste), et en contraignant l’école officielle à organiser séparément ces cours, on communautarise les convictions, on segmente les croyances, on fragmente le social, là où au
contraire il faudrait le coordonner, le fédérer, le lier. On crée un zoo de convictions, chacune étant respectée dans sa cage.


Le monde d’aujourd’hui a besoin d’autre chose que de cette parcellisation des éthiques particulières. On dira certes que les religions peuvent être ouvertes, et c’est vrai ; mais la philosophie forme à l’ouverture, ce qui est tout autre chose.

La tradition philosophique – et pas seulement occidentale ! – fourmille de textes petits par la taille, grands par l’esprit, qui sauront former ceux de nos futurs citoyens au monde qui les attend, au monde qui est déjà là – monde de l’irréductible pluralité. Il n’est que temps de se mettre à table pour permettre à l’enseignement, lui aussi, de s’y ouvrir, en introduisant un cours de philosophie dans le secondaire.

Il semble que les chefs de culte y soient prêts, nos meilleurs constitutionnalistes le réclament – faisons-le.


 

Dans les journaux: La Croix


22/10/2012

Dignité et liberté, paroles de philosophes sur la fin de vie

Les positions différentes des philosophes sur la dignité humaine expliquent la diversité de leur approche de la fin de vie et de l’euthanasie.

Un grand-père qui meurt. « Un grand-père qui meurt,/une maison qui part/et des bribes d’enfance/qui s’en vont, qui s’affolent,/ que j’essaye de rattraper,/dans ma chambre noire,/pour passer une dernière nuit/avec mes doux cauchemars. » Olivier Culmann/Tendance floue Photographie extraite de la série Dernier hiver chez grand-père, Sologne, 1998.


Le débat est subtil, mais les positions n’en demeurent pas moins tranchées. Entre philosophes, la fin de vie et l’euthanasie sont aussi discutées que dans le reste de la société, même si le recours à l’argumentation peut rendre le débat plus feutré. S’opposent des visions de l’homme, de sa liberté, de sa dignité, mais aussi de ce qui lie un être humain aux autres.

La question de la dignité humaine est au cœur du débat philosophique. À qui attribue-t-on la dignité, à quoi se reconnaît-elle, existe-t-il des cas où cette dignité peut être perdue ? « La problématique du sens et du fondement de la dignité humaine est encore une question pertinente pour nous aujourd’hui », souligne le philosophe Jean-Marc Ferry, qui remarque une « inquiétude » commune aux praticiens et aux philosophes à ce sujet.

La dignité, inhérente à l’être humain ? 

Dignité : le mot n’a sans doute jamais recouvert autant de diversité. Une première position consiste à tenir que la vie biologique est, en elle-même, porteuse de dignité. C’est la position du courant du vitalisme, pour lequel la vie elle-même nous imposerait de respecter jusqu’au bout sa logique de résistance aux forces qui s’opposent à elle. Le geste euthanasique n’est alors jamais légitime, puisqu’il consiste à interrompre volontairement la vie biologique. « C’est une position peu présente parmi les philosophes, mais que l’on peut trouver en théologie ou parmi le corps médical », précise le philosophe Jacques Ricot, auquel beaucoup de confrères prêtent ce point de vue.

Lui-même défend plutôt l’idée que la dignité est attachée au fait d’être humain. « Il y a une dignité intrinsèque, inhérente, à l’être humain, partage-t-il. L’humain ne peut pas être autre chose qu’être digne, et ce quel que soit son état, l’idée qu’il se fait de lui-même, sa déchéance ou même ses manquements à l’éthique. » Cette position philosophique, enchâssée dans les grandes sagesses religieuses et l’humanisme des Lumières, trouva son expression dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, qui reconnaît « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine ». Là encore, le geste d’euthanasie sera refusé, selon l’argument que « s’il peut perdre sa décence, l’homme ne peut pas perdre sa dignité », fait valoir Jacques Ricot.

Longtemps, humanisme chrétien et humanisme laïque ont convergé dans la reconnaissance d’une « essence humaine », dont la dignité ne posait pas de problèmes théoriques. Mais les progrès techniques et les situations tragiques de fin de vie reposent aujourd’hui aux philosophes la question de ce qui fait une personne et du lieu où s’enracine sa dignité. 

La personne instituée par une relation

Plusieurs philosophes, comme Jean-Marc Ferry ou Alain Renaut, ont mis en évidence les limites de la philosophie kantienne de la personne, lorsqu’elle est confrontée aux enjeux de la fin de vie. Jean-Marc Ferry rappelle que Kant, le grand philosophe de la modernité, définit la personne à partir de qualités – « être doué » de conscience, de volonté, de raison –, et de capacités – « être capable » de délibérer, de décider, de communiquer. Ce qui pose un certain nombre de problèmes : « À supposer que je ne sois plus “doué de” conscience ni “capable de” décider, est-ce que je cesse alors d’être une personne, ainsi qu’il semblerait logique ? », s’interroge Jean-Marc Ferry, qui y voit un raisonnement contre-intuitif.

Pour sortir de cette impasse, Jean-Marc Ferry pense qu’il est intéressant de croiser l’héritage de la modernité avec une tradition plus ancienne, qui s’est forgée tout au long de l’Antiquité et du Moyen Âge chrétien. Cette lignée considère que la personne « n’est pas avant tout constituée de qualités, mais de relations ». Elle pose que « la reconnaissance réciproque est première » et que « chaque personne est “instituée” comme telle par une relation ». Cette position modifie bien évidemment la manière dont se pose la question de l’euthanasie, même en cas de coma profond. « La question pertinente n’est plus de se demander si cet être humain est bien une personne, mais s’il doit ou non être traité comme une personne », pose Jean-Marc Ferry.

La liberté comme base de tout

À l’inverse, d’autres philosophes envisagent qu’un être humain puisse perdre sa dignité, mais ils le font avec prudence. Pour le philosophe Alain Renaut, la dignité de l’homme ne se situe ni dans une nature ni dans des capacités, mais « dans une manière d’être au monde ». Son « humanisme critique » situe la dignité de l’être humain « dans la liberté », c’est-à-dire dans « le fait que l’humain a pour propre de ne pas avoir de propre ». L’homme est irréductible à tout trait naturel ou culturel et se caractérise par sa capacité d’arrachement à toute identité. 

Cette vision ouvre, en l’entourant de strictes conditions, la possibilité de l’euthanasie, « si je ne peux plus me représenter moi-même comme possédant une part, si faible soit-elle, de cette dignité qui consiste dans la liberté comme irréductibilité à son être », précise Alain Renaut. Dans un tel cas, le philosophe envisage, « avec gravité mais aussi avec fermeté », qu’il puisse être « mis fin à une vie biologique qui est déjà devenue une mort de l’homme ».

D’autres courants philosophiques font de la liberté la pierre d’angle de leur raisonnement, comme le courant libertarien, auquel se rattachent des philosophes comme Ruwen Ogien ou Jean-Yves Goffi. Ces derniers revendiquent l’idée d’une « souveraineté absolue de l’individu sur lui-même », souveraineté qui ne peut être limitée « que par ses propres décisions ». « Il faut laisser chacun être acteur de sa maladie et de sa mort, dit ainsi Jean-Yves Goffi. On ne peut pas déposséder les gens de leur décision de mourir. C’est une façon d’exercer son dernier pouvoir. »

Choisir de mourir, acte suprême de la liberté ? L’idée laisse le philosophe Olivier Abel perplexe. Il juge « bien naïf » de croire que le consentement digne et stoïque d’un individu puisse suffire à faire de sa mort un libre choix. « Qu’est-ce qu’un choix qui interdit par la suite tout choix ? », questionne-t-il. « La mort n’est pas un acte, mais le consentement à autre chose et j’y suis passif. Comme dit le philosophe Emmanuel Levinas : “Je ne peux pas mourir” : ce n’est pas une possibilité pour le sujet, mais une altérité qu’il rencontre. »

« Multiplier les points de vue

Face aux difficultés de ce questionnement, une autre piste a été ouverte par le philosophe Mark Hunyadi. Celui-ci a constaté que « le concept normal de dignité » ne suffit plus face aux questions qui surgissent aujourd’hui. Il propose donc de « multiplier les points de vue » sur la dignité : « Il ne faut pas se contenter de la façon dont la dignité est définie et attribuée par des tiers, même si elle est absolument nécessaire, mais il faut aussi tenir compte de la façon dont la dignité se vit, s’éprouve, par chacun, du point de vue du “je”. »

Pour le philosophe, la combinaison de ces deux points de vue permettrait de redistribuer les cartes d’un débat qui s’enlise souvent. Il cherche ainsi à éviter deux impasses : un individualisme forcené, qui estime que chacun n’a de compte à rendre qu’à lui-même, et une dignité plaquée de l’extérieur que les mourants ne parviennent parfois plus à faire leur.

ÉLODIE MAUROT


A la radio: Couleur 3

15/03/2012

Sur les manifestations du 15 mars 2012 en Hongrie.

->>>pour écouter l'émission, cliquez ici<<<-

Dans les journaux: Libération

Lundi 12 mars 2012

Le 15 mars, la Hongrie célébrera sa fête nationale en souvenir du soulèvement de 1848 où les foules se pressaient alors pour revendiquer l’égalité des droits civiques, la suppression de la

censure et la liberté de la presse.

Plus de 150 ans plus tard, ce sont ces mêmes mots d’ordre qui se feront entendre dans les rues de Budapest. La Hongrie revit une tragédie. En moins de deux ans, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a réussi à mettre à bas les acquis démocratiques pour mieux exalter les pulsions nationalistes et populistes de sa majorité.

Fort du soutien des deux tiers du Parlement, Orbán a profité de la nostalgie d’une grande Hongrie nationaliste pour mieux mettre sous tutelle les médias, évincer les contre-pouvoirs, censurer le droit d’expression et orchestrer de nombreuses réformes liberticides au détriment des minorités.

Nous, citoyens européens, pourrions, une fois de plus, détourner notre regard. Les institutions communautaires pourraient aussi se réfugier dans une impuissance complice et laisser ce pays s’affranchir de son destin européen. Mais ce qui se passe actuellement en Hongrie ne concerne pas seulement un pays. C’est une tragédie collective.

Bien plus qu’un problème national, l’actualité hongroise est le reflet d’un mal européen qui traverse toutes ses composantes. Sur l’ensemble du continent, les pulsions populistes sont de plus en plus fortes, se faisant ainsi l’écho des heures les plus sombres de notre histoire.

Bien plus qu’un problème national, l’actualité hongroise pose la question du devenir d’une Europe qui n’est pas une simple construction économique mais qui se fonde d’abord, et avant tout, sur des valeurs.

Bien plus qu’un problème national, l’actualité hongroise interpelle puissamment l’ensemble de la jeunesse européenne qui doit choisir, à travers ce combat, quel type de société elle souhaite promouvoir demain.

Le 15 mars 1848, l’insurrection hongroise s’inscrivait dans le printemps des peuples qui avait soufflé sur l’ensemble du continent européen. Le 15 mars 2012, nous serons présents aux côtés des démocrates hongrois pour combattre un mal qui menace dramatiquement l’Europe.

C’est donc non seulement par solidarité mais aussi par conscience, que nous irons manifester à Budapest avec le mouvement Milla et de nombreuses organisations civiques. Car aujourd’hui, l’existence de l’Union européenne ne se joue pas seulement à Athènes mais bien aussi à Budapest.

Parmi les signataires : Patrice Chéreau metteur en scène, Daniel Cohn-Bendit député européen, Caroline Fourest essayiste, Stéphane Hessel diplomate et corédacteur de la Charte des droits de l’homme et du citoyen, Mark Hunyadi professeur de philosophie à l’université catholique de Louvain, Jean-François Julliard ex-secrétaire général de Reporters sans frontières, Axel Kahn généticien et ex-président du Conseil consultatif national de l’éthique, Léo Kaneman directeur du Festival international du film sur les droits humains de Genève, Serge Klarsfeld écrivain, historien de la cause des déportés en France, Ivan Levaï journaliste, Sandrine Mazetier députée de Paris, Edgar Morinsociologue et philosophe, László Rajk fondateur du parti démocrate hongrois SzDSz (Alliance des démocrates libres), Jean-Louis Servan-Schreiber président de Human Rights Watch France, Michel Wievorka sociologue.

www.hongrie-solidarite.eu



 

Dans les journaux: La Libre

19/01/2012

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Sur la situation hongroise:

3 QUESTIONS À Mark Hunyadi

Professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain, d’origine hongroise

Quel regard les Hongrois portent-ils sur Viktor Orbán ?

Mon impression, même si un sondage a montré une perte de vitesse du Fidesz, c’est que Viktor Orbán bénéficie toujours d’un a priori positif. Car avec lui, les gens sont sûrs d’être gouvernés par un Hongrois. Tout indique qu’il flatte subliminalement le rêve de la Grande Hongrie. D’où son double discours : un vers l’Europe, conciliant, et un vers ses électeurs qui défend la liberté contre l’Empire.

Les Hongrois restent-ils nationalistes dans l’âme ? Au point de reléguer la démocratie au second plan ?

Oui, c’est sûr. C’est un peuple qui a été longtemps dominé. Donc, l’auto-affirmation de soi est extrêmement importante. Le problème, quoiqu’en dise Viktor Orbán, c’est que cela va de pair avec un fond raciste. Ça joue sur le sentiment anti-Roms, anti-Juifs, anti-Tziganes. Pour la majorité silencieuse, les valeurs démocratiques, comme la séparation des pouvoirs, sont secondaires par rapport au fait d’être Hongrois. Il y a toujours cette hantise d’être gouverné de l’extérieur, de subir une influence de l’extérieur.

Le combat de l’Union européenne pour que Viktor Orbán adapte ses lois aux valeurs démocratiques est-il vain, alors ?

Non, il n’est pas vain. Il est nécessaire. Mais le droit, les sanctions, ce n’est qu’un outil. Et c’est un outil à double tranchant. Parce que ça peut renforcer Viktor Orbán. C’est toujours la composante nationaliste. Quand on les critique, ils pensent qu’on les attaque. Il faudrait trouver les moyens d’instiller une culture démocratique plus forte dès l’école. Pour montrer l’importance des droits et devoirs démocratiques. Les électeurs de Viktor Orbán ne comprennent pas que la protection des minorités c’est important. Ils sont Hongrois, ils ont la majorité Et ne voient pas pourquoi on devrait protéger des minorités qu’on n’aime pas.

 

Dans les journaux: Le Soir


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Sur la situation hongroise:

Hongrie : Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse

Page 15

Jeudi 12 janvier 2012

Ce gouvernement n’est peut-être pas le meilleur, mais au moins il est hongrois ». C’est ce que doivent encore se dire avec satisfaction nombre de Magyars depuis que le gouvernement Orban subit le feu incessant de la critique internationale. Avec sa majorité des deux tiers qui lui a permis de faire main basse sur la Constitution, Orban est intimement convaincu que celle qu’il vient de concocter représente désormais « l’esprit hongrois ». Et c’est là une grande partie du drame qui se joue là-bas : la confusion permanente entre démocratie et nationalisme, entre indépendance et affirmation de soi. Libérés en 1989 du pouvoir communiste imposé par Moscou, les Hongrois ont cru, et croient encore en grande partie, que la démocratie, c’est la simple indépendance : ne pas être soumis à une autorité étrangère. La démocratie, ce n’est pas le contrôle des pouvoirs, ce n’est pas l’indépendance de la justice, ce n’est pas le respect des personnes et des minorités, ce n’est pas le respect des droits de l’opposition et le maintien d’une presse libre : non. La démocratie, c’est de pouvoir s’affirmer hongrois en Hongrie.

Pour la plupart des gens qui ont voté Orban, l’affirmation identitaire de soi apparaît ainsi bien plus importante que celle des droits individuels, jugés abstraits. Dans la Hongrie du Fidesz, le parti d’Orban, « patriotisme constitutionnel » veut dire : seul ce qui est hongrois est politiquement légitime. Témoin, l’hallucinant Préambule de la nouvelle Constitution : en exergue, le premier vers de l’hymne national (qui est en fait, de tout son long, une prière) : « Dieu, bénis l’homme hongrois ». Puis vient le titre de la Constitution, qui n’est précisément pas « Constitution », mais : « Profession de foi nationale ». Le texte poursuit immédiatement en déclarant que « Nous sommes fiers que saint Etienne notre Roi ait donné il y a mille ans des bases solides à l’État hongrois, et qu’il ait apparié notre patrie à l’Europe chrétienne » – et suivent de nombreuses autres raisons de fierté nationale. C’est la nation qui, au seuil de sa loi fondamentale, étouffe la politique.

Emblématique à cet égard est évidemment le changement de nom du pays, entériné par la nouvelle Constitution : sa dénomination officielle n’est plus « République hongroise », mais, depuis le 1er janvier, « Hongrie ». On ne peut exprimer plus clairement l’étouffement du souci pour la chose publique sous la botte du nationalisme et de l’irrédentisme (car c’est une manière d’englober les minorités hongroises de Slovaquie et d’ailleurs). Mais en flattant ainsi le nationalisme, Orban sait parfaitement qu’il caresse l’esprit de ses électeurs, qu’il identifie au peuple tout entier, dans le sens du poil.

Car il faut dire les choses comme elles sont : si la majorité silencieuse n’a que du mépris, par exemple, pour ce principe démocratique élémentaire qu’est la protection des minorités, c’est parce que les minorités du pays sont essentiellement roms, et que la majorité silencieuse n’aime pas les Roms. Si la majorité silencieuse ne trouve rien à redire à la loi liberticide sur la presse, dont elle voit pourtant les effets tous les jours (limogeage de journalistes vedettes, omniprésence des faits divers dans des médias muselés, suppression d’organes d’opposition), c’est qu’elle estime sourdement que la presse est aux mains de Juifs, et qu’un Juif ne peut pas être un bon Hongrois (on a pu entendre naguère ici et là que le Prix Nobel de littérature 2002 Imre Kertész n’était pas hongrois, pour cette raison). Si la majorité silencieuse n’a rien à redire non plus contre la mise au pas des juges, c’est parce qu’elle n’a jamais connu une justice indépendante ; et si elle accepte une loi électorale d’un cynisme inégalé (un tiers des voix suffiront désormais à assurer le pouvoir à Orban !), c’est qu’elle pense en son for intérieur qu’une dictature hongroise vaut mieux qu’un libéralisme cosmopolite.

Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse. C’est cela, le populisme : refléter ses électeurs comme un miroir, plutôt qu’incarner un idéal qui élève leur regard. Il a assis son pouvoir sur la double équation « démocratie = nationalisme », « nation = mes électeurs ». Fort de sa majorité populaire, ce triste tyranneau a fait entre-temps du Parlement, pourtant fierté architecturale de Budapest, l’institution la plus inutile de Hongrie.

On peut s’étrangler de rage devant la vulgarité d’un pouvoir mafflu qui n’écoute rien ni personne. Mais lundi 2 janvier, le voile s’est sérieusement déchiré. Ce soir-là, Orban et sa clique se réunissaient en cercle fermé à l’Opéra pour célébrer l’entrée en vigueur d’une Constitution qu’il juge « grandiose ». Dehors, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur frustration. On a entendu des « Orban, dégage ! ». Tout accaparé par son auto-célébration derrière des murs insonorisés, il n’a évidemment pas entendu le message porté par la Grande Colère : que la nation, ce n’est pas le Fidesz, que le peuple, ce ne sont pas ses électeurs, qu’une Constitution, ce n’est pas un programme de parti. A l’heure où j’écris ces lignes, Orban fait tout pour que cette histoire ne se termine pas dans les urnes.

http://markhunyadi.net

Sur le site de la RTBF

Sur la situation hongroise:

mardi 10 janvier 2012 à 11h00

Orban, et après ?

Que disent de la société hongroise d'aujourd'hui les mesures prises par Viktor Orban? Selon Mark Hunyadi, professeur de philosophie et hongrois d'origine, elles dévoilent, entre autres, la faiblesse de la culture politique de la population et l'absence d'un personnel politique efficace et intègre. Pas de quoi être optimiste.


Des détails trop importants
On n’en croit pas ses yeux : la nouvelle Constitution hongroise, entrée en vigueur le 1er janvier dernier, ne s’appelle pas " Constitution " ou " Loi fondamentale ". Elle s’intitule : " Profession de foi nationale ", et met en exergue le premier vers de l’hymne national hongrois, qui est en fait, dans son entier, une prière : " Dieu, bénis l’homme hongrois ".
Dans une Hongrie en pleine déliquescence économique, une Hongrie où les retraités sont condamnés à végéter, où les jeunes sont privés d’avenir, où la classe moyenne est surendettée et où les pauvres sont criminalisés (fouiller dans les poubelles est devenu un délit !), l’intitulé de la Constitution devrait être le moindre de nos soucis. Un détail sans importance. Mais ça ne l’est pas. Comme ne l’est pas le retrait de la concession à la radio d’opposition Klubradio. Comme ne l’est pas la nomination au 1er février prochain à la direction du Nouveau Théâtre de György [Georges] Dörner, un antisémite notoire, membre affiché de Jobbik, le parti d’extrême-droite, et qui se désigne lui-même comme " national-radical ". Comme ne l’est pas non plus la mise au pas des médias nationaux, pour qui la manifestation du 2 janvier dernier n’a même pas existé. Comme ne l’est pas la modification de la loi électorale, qui de fait assure à Orban le pouvoir d’un parti unique. Comme ne l’est pas non plus l’interdiction désormais constitutionnalisée du mariage homosexuel. Comme ne l’est pas la limitation du droit à l’avortement ou celle de la liberté religieuse, ni l’hallucinante mise au garde-à-vous des juges du pays.
Confondre démocratie et nationalisme
Dans le contexte de la Hongrie d’Orban, rien de tout cela n’est un détail, parce que tout va dans le même sens. Mais ce sens n’est pas simplement l’autoritarisme d’un homme, comme on le lit trop souvent. Cet autoritarisme est le symptôme d’un phénomène bien plus profond, et jamais vraiment élucidé dans la Hongrie contemporaine. Ce phénomène, c’est la confusion de la démocratie et du nationalisme. Quels que soient les déboires du pouvoir actuel, ce pouvoir est considéré par la population avant tout comme hongrois, c'est-à-dire non imposé par l’étranger comme le fut celui de Moscou. Cela est décisif aux yeux des électeurs du Fidesz, le parti d’Orban. Pour sa majorité silencieuse, il est bien plus important de défendre la Hongrie que la démocratie. Les droits individuels, les droits des minorités, l’indépendance de la justice ou la liberté de la presse, tout cela est secondaire au regard de l’affirmation hongroise de soi. Le discours des droits est, d’une manière générale, bien trop abstrait pour une population sans vraie culture politique. La démocratie, cela veut bien plutôt dire, par exemple, délivrer un passeport hongrois à tout Hongrois de Slovaquie qui se déclare Hongrois.
Dans un pays où l’on chante, les yeux toujours embués, l’hymne national à la moindre inauguration de stand de légumes (et plutôt deux fois qu’une : avant, et après), la nation est le seul vrai référent politique. Ce qui veut dire que la nation étouffe la politique. Le symbole le plus patent en est le changement de nom du pays : non plus République de Hongrie, mais Hongrie tout court. Cela pourrait être à nouveau un détail sans importance. C’est manifestement ce que pense d’ailleurs le porte-parole du gouvernement, qui balaye toutes les interrogations d’un revers de main : " La Hongrie s’est toujours appelée Hongrie. Quant aux documents officiels, pièces de monnaie et tout ce qui comporte la mention que la Hongrie est une République, on les change dès qu’ils sont usés, qu’ils sont caducs ". Il se garde bien toutefois de désigner le régime qui succédera à la défunte République. On notera tout de même en passant que depuis le 1er janvier, la Hongrie est la seule non-République du monde qui garde à sa tête… un président de la République. Il est vrai que celui-ci, le servile Pal Schmitt, est une potiche qui pourrait tout aussi bien ne pas être. Lui est un détail, un vrai.
Ce qui compte donc, ce n’est plus la forme politique de l’État hongrois, mais la hongritude. Ce qui permet un clin d’œil irrédentiste appuyé aux minorités hongroises de Slovaquie, de Roumanie, d’Ukraine. De même, l’électorat de base du Fidesz n’aime pas les Roms, alors pourquoi assurer des droits démocratiques aux minorités ? La majorité silencieuse est sourdement convaincue que la presse est aux mains des Juifs ; alors pourquoi s’insurger contre la réforme des médias ? Pourquoi s’insurger contre la mise au pas de la justice, alors que celle-ci n’a jamais été indépendante ? L’acquiescement de la majorité procède toujours de la même logique : une bonne petite dictature hongroise vaudra toujours mieux que n’importe quel libéralisme cosmopolite.
Parlez de bien commun, on vous rira au nez
Ce faisant, la population (et pas seulement Orban !) a de fait tourné le dos à l’Union Européenne. Mais le nationalisme n’est pas la seule explication. L’incapacité du pays à se réformer depuis vingt ans, c'est-à-dire depuis le changement de régime, a durablement sapé la confiance de la population en ses institutions. Le Parlement a montré la voie, en réformant plus de soixante fois le droit social du pays depuis 1990, sans qu’aucune des mesures édictées n’entre en vigueur. Dans des institutions de proximité, comme les hôpitaux et le système de santé en général, les gens ne rencontrent que corruption et inefficacité. La justice est poussive. Du coup, chacun essaie de tirer son épingle du jeu, de se soustraire à toute règle contraignante et de se débrouiller comme il peut. Parlez de bien commun, on vous rira au nez. La seule règle qui vaille est : " Sauve qui peut ".
Certes, le 2 janvier dernier, lors de la manifestation qui a réuni quelques dizaines de milliers de personnes, le voile s’est quelque peu déchiré. Les manifestants ont essayé de faire entendre à Orban et à sa pitoyable clique – claquemurés pendant ce temps à l’opéra, où ils célébraient entre eux une Constitution " grandiose " – que la nation ne remplaçait pas le bien commun, que le peuple, ce n’est pas les électeurs du Fidesz, et qu’une Constitution n’est pas une profession de foi. Il faut qu’Orban disparaisse, c’est sûr, que sa morgue et sa vulgarité ne soient qu’un souvenir. Mais pour mettre qui à sa place ? La Hongrie a besoin de quelqu’un qu’elle n’a pas : d’un homme ou une femme politique intègre, non seulement sachant ce qu’est le bien commun, ce qui est déjà difficile, mais sachant faire comprendre à la population pourquoi le bien commun est important, ce qui l’est encore plus. Quelqu’un qui lui fasse comprendre par exemple qu’une Constitution n’est pas là pour refléter la voix de la majorité, mais pour régler équitablement le pluralisme. Or, ceci est une tâche d’éducation démocratique à laquelle personne en Hongrie n’a été préparé. C’est pourquoi son avenir est désespérément sombre.


Mark Hunyadi, professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain

C'est en sa qualité d'intellectuel d'origine hongroise que Mark Hunyadi s'exprime ici. Mais ce professeur de philosophie de l'UCL est aussi un chercheur ayant fait ses classes avec, entre autres, Habermas. Spécialiste de l'éthique, son dernier livre : "L'homme en contexte.  Essai de philosophie morale", sortira prochainement aux éditions du Cerf.


Dans les journaux: Le Temps

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Sur la situation hongroise:

opinions mardi10 janvier 2012

Orban ou la république défigurée

Mark Hunyadi

Le parti Fidesz, qui tient les rênes du gouvernement, confond la nation avec ses électeurs; la Constitution avec un programme de parti. Il mène la Hongrie sur les rivages glaçants du totalitarisme. Par Mark Hunyadi, professeur de philosophie à l’Université catholique de Louvain et directeur du Centre Europé



«Ce gouvernement n’est peut-être pas le meilleur, mais au moins il est hongrois.» C’est ce que doivent encore se dire avec satisfaction nombre de Magyars depuis que le gouvernement Orban subit le feu incessant de la critique internationale. Avec sa majorité des deux tiers qui lui a permis de faire main basse sur la Constitution, Orban est intimement convaincu que celle qu’il vient de concocter représente désormais «l’esprit hongrois». Et c’est là une grande partie du drame qui se joue là-bas: la confusion permanente entre démocratie et nationalisme, entre indépendance et affirmation de soi. Libérés en 1989 du pouvoir communiste imposé par Moscou, les Hongrois ont cru, et croient encore en grande partie, que la démocratie, c’est la simple indépendance: ne pas être soumis à une autorité étrangère. La démocratie, ce n’est pas le contrôle des pouvoirs, ce n’est pas l’indépendance de la justice, ce n’est pas le respect des personnes et des minorités, ce n’est pas le respect des droits de l’opposition et le maintien d’une presse libre: non. La démocratie, c’est de pouvoir s’affirmer hongrois en Hongrie.

Pour la plupart des gens qui ont voté Orban, l’affirmation identitaire de soi apparaît ainsi bien plus importante que celle des droits individuels, jugés abstraits. Dans la Hongrie du Fidesz, le parti d’Orban, «patriotisme constitutionnel» veut dire: seul ce qui est hongrois est politiquement légitime. Témoin, l’hallucinant Préambule de la nouvelle Constitution: en exergue, le premier vers de l’hymne national (qui est en fait, de tout son long, une prière): «Dieu, bénis l’homme hongrois.» Puis vient le titre de la Constitution, qui n’est précisément pas «Constitution», mais: «Profession de foi nationale.» Le texte poursuit immédiatement en déclarant que «Nous sommes fiers que saint Etienne notre roi ait donné il y a mille ans des bases solides à l’Etat hongrois, et qu’il ait apparié notre patrie à l’Europe chrétienne» – et suivent de nombreuses autres raisons de fierté nationale. C’est la nation qui, au seuil de sa loi fondamentale, étouffe la politique.

Emblématique à cet égard est évidemment le changement de nom du pays, entériné par la nouvelle Constitution: sa dénomination officielle n’est plus «République hongroise», mais, depuis le 1er janvier, «Hongrie». On ne peut exprimer plus clairement l’étouffement du souci pour la chose publique sous la botte du nationalisme et de l’irrédentisme (car c’est une manière d’englober les minorités hongroises de Slovaquie et d’ailleurs). Mais en flattant ainsi le nationalisme, Orban sait parfaitement qu’il caresse l’esprit de ses électeurs, qu’il identifie au peuple tout entier, dans le sens du poil.

Car il faut dire les choses comme elles sont: si la majorité silencieuse n’a que du mépris, par exemple, pour ce principe démocratique élémentaire qu’est la protection des minorités, c’est parce que les minorités du pays sont essentiellement roms, et que la majorité silencieuse n’aime pas les Roms. Si la majorité silencieuse ne trouve rien à redire à la loi liberticide sur la presse, dont elle voit pourtant les effets tous les jours (limogeage de journalistes vedettes, omniprésence des faits divers dans des médias muselés, suppression d’organes d’opposition), c’est qu’elle estime sourdement que la presse est aux mains de Juifs, et qu’un Juif ne peut pas être un bon Hongrois (on a pu entendre naguère ici et là que le Prix Nobel de littérature 2002 Imre Kertész n’était pas Hongrois, pour cette raison). Si la majorité silencieuse n’a rien à redire non plus contre la mise au pas des juges, c’est parce qu’elle n’a jamais connu une justice indépendante; et si elle accepte une loi électorale d’un cynisme inégalé (un tiers des voix suffiront désormais à assurer le pouvoir à Orban!), c’est qu’elle pense en son for intérieur qu’une dictature hongroise vaut mieux qu’un libéralisme cosmopolite.

Orban n’est que le reflet de sa majorité silencieuse. C’est cela, le populisme: refléter ses électeurs comme un miroir, plutôt qu’incarner un idéal qui élève leur regard. Il a assis son pouvoir sur la double équation «démocratie = nationalisme», «nation = mes électeurs». Fort de sa majorité populaire, ce triste tyranneau a fait entre-temps du parlement, pourtant fierté architecturale de Budapest, l’institution la plus inutile de Hongrie.

On peut s’étrangler de rage devant la vulgarité d’un pouvoir mafflu qui n’écoute rien ni personne. Mais lundi 2 janvier, le voile s’est sérieusement déchiré. Ce soir-là, Orban et sa clique se réunissaient en cercle fermé à l’Opéra pour célébrer l’entrée en vigueur d’une Constitution qu’ils jugent «grandiose». Dehors, des dizaines de milliers de manifestants criaient leur frustration. On a entendu des «Orban, dégage!» Tout accaparé par son autocélébration derrière des murs insonorisés, il n’a évidemment pas entendu le message porté par la Grande Colère: que la nation, ce n’est pas le Fidesz, que le peuple, ce ne sont pas ses électeurs, qu’une Constitution, ce n’est pas un programme de parti. A l’heure où j’écris ces lignes, Orban fait tout pour que cette histoire ne se termine pas dans les urnes.

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/357b904a-3af2-11e1-95b4-e56ae312dd72|2


A la radio: Vivre FM

Science et Conscience du 01/10/11

Science et Conscience (Jean-Louis Faure – Les approches éthiques, sociologiques, psychologiques, politiques et stratégiques du handicap)

Un philosophe analyse la pluralité des points de vue portés sur le handicap


L'interview est disponible ici:

        

        Mark HUNYADI, philosophe, né à Genève, a enseigné la philosophie morale et politique à Genève, au Québec et maintenant à l’Université catholique de Louvain en Belgique. Auteur de plusieurs ouvrages, il développe des travaux sur l’éthique, à la fois fondamentale et appliquée. L’une de ses contributions, consacrée au handicap, figure dans le livre « L’éternel singulier – Questions autour du handicap » paru en novembre 2010 aux Editions du Bord de l’eau, sous le titre « Des personnes singulières à toujours considérer au pluriel ». Pour mieux comprendre les différents points de vue sous lesquels chaque handicap particulier peut être appréhendé, il propose la « distinction pronominale »: la perspective du Je est celle de la personne handicapée elle-même; la perspective du Tu, c’est le handicap tel qu’il se vit dans la relation d’interaction directe entre la personne handicapée et d’autres personnes; la perspective du Il est celle de l’observateur extérieur, comme les scientifiques et les politiques. Ces points de vue sont irréductibles et doivent être pris en compte de façon plurielle: c’est le point de vue du Nous.

A la radio: La Première (RTBF)

Le Forum de Midi

Les nanotechnologies, Jeudi 07.04.2011

->>>pour écouter l'émission, cliquez ici<<<-

Date: 07-04-2011 12:00

Les nanotechnologies sont en train de transformer notre monde. Les avancées, notamment en médecine, sont extraordinaires. Les attentes sont encore énormes. Mais il y a aussi des risques bien réels. Et il reste beaucoup de questions sur des dérives potentielles et des usages inconsidérés.

Les invités:

Philippe Busquin, physicien nucléaire, membre de la COMEST (Commission modiale d'éthique des connaissances scientifiques et des technologies) et Ministre d'Etat
http://www.unesco.org/new/fr/social-and-human-sciences/themes/science-and-technology/comest/


Mark Hunyadi
, professeur de philosophie UCL 
http://www.markhunyadi.net/
 

Dans les journaux: La Libre


Vertiges posthumanistes

Mis en ligne le 03/03/2011

Les nanotechnologies, les biotechnologies, l'informatique et les sciences cognitives prennent petit à petit possession de l'homme. On ne peut abandonner l'avenir de la nature humaine aux industries de pointe.

Qui serons-nous demain ? La question n’a aujourd’hui plus rien de spéculatif. Jour après jour nous assaillent les informations sur telle ou telle percée dans les domaines bio- ou nanotechnologiques, permettant d’entrevoir de sensibles améliorations de notre humaine condition. Mais attention : il ne s’agit plus seulement d’améliorer notre environnement technologique par des appareils toujours plus performants, comme on l’a fait de tout temps, mais d’améliorer l’homme lui-même, dans ses capacités physiques, mentales, affectives. Il s’agit littéralement de l’augmenter, grâce, essentiellement, à la convergence des quatre technologies dominantes aujourd’hui : les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives. Cette augmentation de l’homme par les technologies, on l’appelle : le posthumanisme.

Et donc : qui serons-nous demain ? Depuis longtemps, les frontières entre l’homme et l’animal se sont brouillées : dès les années 1930, on put fournir aux diabétiques de l’insuline de porc purifiée, avant d’avoir pu la faire synthétiser par des organismes génétiquement modifiés, dès les années 80. Puis les xénogreffes (transplantations de l’animal à l’homme) ont complété le tableau. Entre-temps, la découverte de l’universalité du code génétique avait unifié l’ensemble du vivant. En assimilant le code génétique à un texte, la voie était ouverte pour faire de la biologie une branche des sciences de la communication.

L’informatique donc, puis les nanotechnologies ne pouvaient que prendre le relais. Aujourd’hui, l’homme ne doit plus tant se définir par rapport à l’animal que par rapport à la machine, avec laquelle on veut le faire fusionner. On évoque des nanorobots capables de circuler dans le corps humain pour nettoyer les artères ou lutter contre le vieillissement, des capteurs capables d’informer en direct les individus sur leur forme physique, des bio- nano-processeurs capables de délivrer un médicament directement sur les cellules affectées, une nano caméra de surveillance du cerveau, des couplages cerveau-ordinateur sans interface matérielle permettant de contrôler directement par la pensée toutes les machines devant nous assister au quotidien, ou des couplages cerveau-cerveau devant permettre l’émergence d’une nouvelle conscience collective par interconnexion cérébrale On reconnaît la figure emblématique du cyborg, largement anticipée par le cinéma. Elle devient notre présent. On connaît le cas d’Oscar Pistorius, cet athlète sud-africain muni de deux prothèses sous les genoux, dont le Comité olympique a dû décider de la participation aux Jeux de Pékin 2008, parmi les valides. Ce fut non. Mais le cyborg frappe à notre porte. On implante déjà des puces sous-cutanées (de la taille d’un grain de riz) à des fins d’identification médicale, mais aussi comme porte-monnaie virtuel. Au-delà de ces fins utilitaires, on vise ouvertement l’amélioration de nos facultés (mémoire, vision, etc.) et, de plus en plus, l’immortalité pure et simple. Là, on ne lutte plus contre tel ou tel aspect de notre finitude, mais contre la finitude en tant que telle : on pourrait choisir de ne pas mourir.

Qui serons-nous donc demain ? La question donne le vertige. Pour au moins deux raisons : d’une part, l’effacement progressif des frontières "naturelles" entre l’humain et le non-humain augmente la contrainte à la décision : comme l’indique déjà le cas Pistorius précité, nous serons de plus en plus dans l’obligation de décider placer les frontières qui se dissipent. Le vertige naît du sentiment d’être démuni face à une situation aussi inédite : comment raisonner, quels arguments mobiliser face à cette espèce de no man’s land éthique ? Qu’est-ce qu’une bonne raison d’être pour le posthumanisme, qu’est-ce qu’une bonne raison d’être contre ? Même les éthiciens professionnels sentent le sol se dérober sous l’ampleur de ces questions. Il n’est pas si facile de s’opposer à ce qui est présenté comme une amélioration de la nature humaine; mais en même temps, règne aussi le sentiment diffus qu’on ne peut pas simplement s’abandonner au scientisme triomphant.

D’autre part - autre source de vertige -, les percées annoncées des sciences convergentes mettent l’imagination au pouvoir. Les scientifiques d’aujourd’hui - pas seulement posthumanistes - alimentent une vision du futur où désormais tout serait possible : "Avec les cellules-souches, l’imagination est au pouvoir", a déclaré le spécialiste français Marc Péchansky il y a un peu plus d’une année, lorsqu’il a réussi à fabriquer de l’épiderme humain à partir de cellules-souches. Il n’a pas dit que désormais, la science est au pouvoir; non. Il a dit : l’imagination est au pouvoir. Ce qui veut dire : ce n’est plus le savoir, mais l’imagination qui guide l’action. Le savoir est au service de l’imagination, qui ouvre à tous les possibles. C’est exactement ce qui sous-tendait dès 1986 le discours d’Eric Drexler, le pape du constructivisme posthumaniste dans son livre fondateur, "Les engins de la création". Vertige.Face à ces bouleversements annoncés, il est impératif de prendre le temps de la réflexion. Il faut surtout créer des institutions internationales nouvelles, qui soient à la hauteur de ces problèmes nouveaux. Une Onu des biotechnologies serait sans doute irréaliste, mais le niveau continental pourrait déjà être efficace. On ne peut en tout cas abandonner l’avenir de la nature humaine aux industries des technologies de pointe. Ce ne sont pas elles qui sont en mesure de répondre à la seule, à la vraie question éthique fondamentale : non pas que devons-nous faire ? Mais : qui voulons-nous être ?


Mark HUNYADI

Professeur à l’Institut supérieur de Philosophie de l’UCL

Directeur du Centre de recherche Europé

L’institut supérieur de Philosophie de l’UCL organise un cycle de conférences sur le posthumanisme, du 7 au 28 mars. Conférences tous les lundis à 20h, à l’Auditoire Socrate 21. Infos : www.uclouvain.be/isp. Sous-titres et exergue de la rédaction

 

Dans les journaux: Le VIF

Flandre : " Le chauvinisme du bien-être "

lundi 04 octobre 2010 à 11h29

Pour le philosophe suisse Mark Hunyadi, professeur à l'UCL, l'attitude de la Flandre, compréhensible en temps de crise, est " pour le moins étriquée d'un point de vue moral et politique ".

© Epa

Entretien: Gérald Papy

Trop complexe, trop lointaine, trop sensible. La question belge décourage les meilleures volontés quand il s'agit de recueillir un commentaire d'une personnalitéétrangère qui dépasse les poncifs éculés. Qui plus est, sur l'image qu'une certaine Flandre nationaliste dégage en Europe. « Dès que quelqu'un commence une phrase par les mots "C'est très simple" quand il s'agit de la Belgique, je cesse d'écouter ; ce sont forcément des bêtises qui vont suivre », souligne Fouad Laroui, écrivain marocain vivant aux Pays-Bas, pour expliquer sa réticence à discourir de « cette question horriblement compliquée ».

Sur la poussée nationaliste en Flandre et son impact à l'étranger, tout juste ose-t-il avancer que « l'image de la Flandre ne pâtit pas forcément de tout cela dans le monde. Pour la bonne raison que peu de gens sauraient placer la Flandre sur une carte et que presque personne ne comprend rien à cette histoire. Finalement, c'est une question qui ne regarde et n'intéresse que les Belges. C'est peut-être mieux ainsi ». Et l'auteur, qui a vécu un an en Belgique, d'en donner pour preuve le sentiment dominant de ses actuels voisins : « L'idée que les Néerlandais pourraient se sentir solidaires des Flamands, d'une façon ou d'une autre, me semble tout simplement fausse. Je n'ai jamais

rencontré un Néerlandais qui ressente le moindre sentiment vis-à-vis de la question belge. » Deux peuples, deux mondes...

Est-ce le fait d'être originaire d'un autre Etat fédéral qui pousse un de nos autres interlocuteurs à se montrer plus loquace ? Le philosophe suisse et professeur à l'UCL Mark Hunyadi présente aussi l'avantage de vivre en Belgique depuis 2007, date du début du dernier enlisement dans notre marasme institutionnel...


Le Vif/L'Express : Comment percevez-vous les revendications de la Flandre pour un approfondissement du fédéralisme belge ? Comme le combat légitime d'une communauté pour la défense de sa langue, de sa culture, à l'image, par exemple, de la cause québécoise au Canada ? Ou comme l'attitude hégémonique d'une communauté majoritaire sur une minorité ?


Mark Hunyadi
: Je la perçois comme une forme de chauvinisme du bien-être, qui mine aussi d'autres petits pays prospères, comme la Suisse par exemple. C'est psychologiquement compréhensible au regard de l'histoire des deux communautés et du contexte général actuel de crise, mais c'est pour le moins étriqué du point de vue moral et politique. On joue l'intérêt (immédiat et apparent) contre la solidarité. Lorsque le Québec voulait se constituer en « société distincte », c'était pour garantir constitutionnellement sa survie linguistique, qui était effectivement menacée par un environnement tentaculairement anglophone. Cela n'avait évidemment rien à voir avec le chauvinisme dont je parle ici. C'est ce même chauvinisme du bien-être qui isole la Suisse au sein de l'Europe et du monde, mais qui, là, n'oppose pas les entités linguistiques entre elles.

Le nationalisme flamand se nourrit effectivement de sa position économique dominante. De même, ailleurs en Europe, des mouvements nationalistes, comme la Ligue du Nord en Italie, s'inscrivent dans un phénomène de rupture avec une solidarité nationale à l'égard des plus faibles. Est-ce l'avènement du « chacun pour soi » ?


Le fait caractéristique de ce « chacun pour soi » est qu'il s'affirme de façon décomplexée. Même à gauche, on n'ose simplement plus affirmer ce qui était pourtant l'une de ses valeurs cardinales : l'internationalisme. Même à gauche, la valeur de solidarité s'est repliée à l'intérieur des frontières nationales. Et à droite, on joue les riches contre les pauvres, les travailleurs contre les fainéants, etc. C'est aussi ce que fait Umberto Bossi [NDLR : le leader de la Ligue du Nord] en Italie.


Le nationalisme flamand vous semble-t-il s'accompagner d'un repli identitaire ?


Mais personne ne menace l'identité de la Flandre ! Ce n'est pas un repli identitaire, c'est une désolidarisation, c'est la revendication d'une non-solidarité, c'est tout différent.


L'image de la Flandre à l'étranger vous semble-t-elle ternie par cette montée nationaliste ?


Le sentiment qui domine me semble être davantage l'incompréhension : comment expliquer à l'extérieur que ce pays européen de la première heure s'écharpe en luttes communautaires, en tous points contraires à l'esprit de l'Europe, et ce au moment même où, comble d'ironie, il est en charge de la présidence du Conseil de l'Union européenne ? Avouons que c'est du surréalisme politique...


Vos travaux, à l'UCL, portent sur l'éthique fondamentale et appliquée. L'éthique politique vous semble-t-elle guider les responsables flamands et belges dans leur recherche d'un consensus. L'acceptation du compromis fait-elle partie de l'éthique en politique ?

Le consensus est une valeur éminemment moderne, puisqu'il vise la résolution symbolique des conflits : l'opposé même du pouvoir de la force brute. Mais que le consensus ait été en quelque sorte institutionnalisé par nos démocraties parlementaires modernes ne veut évidemment pas dire que ceux qui visent le consensus le fassent pour des raisons éthiques... C'est un tout autre problème, accentué par notre système médiatique au sein duquel l'important est de paraître vertueux, non de l'être. En tout cas, quelles que soient les considérations d'opportunité qui les y poussent, on sera déjà bien heureux si les responsables concernés arrivaient à un compromis, cette forme dégradée du consensus.